
Histoires d’apprentissages – Les « learning stories » néo-zélandaises
J’ai découvert très récemment une pratique que j’ai trouvée très intéressante : les « learning stories ».
« Learning Story » (histoire d’apprentissage) = petit récit permettant de garder la trace d’un moment où l’enfant cherche, essaie, découvre, apprend, persévère, coopère ou prend confiance. Elle peut être accompagnée d’une ou plusieurs photos.
L’adulte va observer une situation vécue par l’enfant, la documenter sous forme d’un petit récit (souvent accompagné de photographies, de productions ou de paroles de l’enfant), puis interpréter cette situation d’apprentissage et réfléchir à la meilleure manière de soutenir la suite des apprentissages.
Par cette méthode, on ne cherche pas vraiment à noter ce que l’enfant sait faire ou non, mais plutôt à répondre aux questions suivantes :
- « Qu’est-ce que cet enfant est en train d’apprendre ici ? »
- « Quelles forces et dispositions mobilise-t-il ? »
- « Comment pouvons-nous l’aider à aller plus loin ? »
1. Origine et fondements
Les Learning Stories sont étroitement liées à Te Whāriki, le curriculum néo-zélandais de la petite enfance, dont la première version a été publiée en 1996. Elles sont notamment associées aux travaux de la chercheuse néo-zélandaise Margaret Carr, qui a développé cette approche d’évaluation narrative dans ce contexte.
Te Whāriki repose sur une conception holistique de l’enfant et de ses apprentissages : développement, relations, culture, famille, environnement et expériences ne sont pas considérés comme des dimensions indépendantes. L’évaluation doit donc elle aussi essayer de rendre compte de cette complexité.
Dans les Learning Stories, on s’intéresse beaucoup aux « learning dispositions » (dispositions à apprendre) : être curieux et s’intéresser ; s’impliquer dans une activité ; persévérer lorsqu’une difficulté apparaît ; exprimer une idée, un sentiment ou un point de vue ; prendre des responsabilités ; mais aussi développer sa créativité, son imagination et sa résilience.
Te Whāriki considère que connaissances, compétences et attitudes se combinent progressivement en dispositions et en « working theories », c’est-à-dire les théories que les enfants construisent et remanient pour comprendre le monde.
C’est donc beaucoup plus large que l’acquisition d’une compétence isolée.
2. Illustration
Imaginons un enfant de 4 ans qui construit une tour.
Elle empile 8 blocs : la tour tombe.
Elle recommence avec une base plus large et dit « là ça va tenir parce que j’ai mis les gros dessous ».
Puis elle appelle un autre enfant pour lui montrer.
Si l’on cherche uniquement à cocher les compétences acquises, on pourrait noter :
✓ Empile des objets
✓ Compare des tailles
✓ Utilise le langage
Cela serait tout à fait exact. Mais l’on perdrait une grande partie de ce qui vient de se produire.
Avec une Learning Story, l’adulte pourrait noter :
- Observation : aujourd’hui, tu as décidé de construire une tour très haute. Lorsque ta première tour est tombée, tu ne t’es pas découragée. Tu as observé les blocs et tu as choisi de placer les plus gros en dessous.
- Interprétation : cette expérience nous montre que tu sais fais preuve de persévérance et élaborer des hypothèses pour résoudre des problèmes. Tu mobilises le langage pour partager ta découverte.
L’adulte réfléchit surtout à ce que cette expérience nous apprend sur l’enfant et à ce qu’il est possible de faire pour prolonger son exploration. C’est là que cette approche devient réellement intéressante.
3. Pourquoi les learning stories sont intéressantes ?
Le principal intérêt est de rendre visibles des apprentissages qui passent facilement sous le radar.
Un enfant qui échoue 5 fois de suite à attacher quelque chose puis invente une autre solution n’a peut-être validé aucune acquisition de « compétence » ce jour-là, mais il a montré : de la persévérance, de la prise d’initiative, de la volonté de trouver des solutions à un problème, de la capacité à expérimenter et à modifier sa stratégie.
Or, ce sont précisément des dispositions essentielles aux apprentissages futurs.
Cette approche cherche délibérément les forces, les capacités, les intérêts et les progrès, plutôt que de construire l’observation autour de ce qui manque à l’enfant et de ce qu’il aurait besoin d’acquérir.
L’évaluation néo-zélandaise est conçue comme un processus destiné à renforcer l’apprentissage. On n’observe pas seulement l’enfant pour l’évaluer. On documente ses expériences pour l’aider à prendre conscience qu’il apprend et qu’il est capable d’apprendre.
D’ailleurs, la learning story est prévue pour être revue et revisitée. Les enfants peuvent regarder leurs photos, retrouver une expérience, commenter ce qu’ils avaient fait, raconter autre chose, comparer avec ce qu’ils savent faire maintenant, etc. Revenir avec les enfants sur leurs learning stories favorise les conversations autour des apprentissages, ainsi que l’auto-évaluation et l’évolution entre pairs.
4. La méthode : Notice – Recognize – Respond
Choisissez d’abord un moment qui mérite d’être raconté : une découverte ; une initiative spontanée ; un problème que l’enfant tente de résoudre ; une difficulté qu’il surmonte ; une interaction avec un autre enfant ou un adulte ; une manifestation de curiosité, de créativité ou de persévérance ; etc.. Il est important de ne pas rechercher un grand apprentissage ou un énorme progrès. Ce qui importe c’est le chemin, la méthode, l’histoire de cet apprentissage.
Notice : observez et racontez la scène comme une petite histoire, de manière très concrète. Notez par exemple le lieu de l’apprentissage, ce que faisait l’enfant, les différentes étapes de son apprentissage (ce qu’il a essayé, ce qu’il a modifié, etc.), ce qu’il a dit, les questions qu’il a posées, ses réactions, les interventions extérieures, etc. Il est préférable de raconter l’histoire à la deuxième personne du singulier, pour aider l’enfant à se réapproprier l’histoire à la relecture.
Recognize : identifiez les apprentissages : qu’est-ce que cette petite histoire révèle sur l’enfant et sur sa manière d’apprendre ? A ce stade, vous pouvez noter par exemple :
- Il s’intéresse : il est curieux ; il observe ; il explore ; il pose des questions
- Il s’implique : il se concentre ; il prend plaisir à faire ; il poursuit une activitéIl persévère : il essaye à nouveau ; il cherche une autre solution ; il accepte de ne pas réussir immédiatementIl exprime ses idées : il parle ; il montre ; il dessine ; il invente ; il explique ; il communique par des gestes
- Il participe avec les autres : il demande de l’aide ; il propose son aide ; il coopère ; il prend sa place dans le groupe
Formulez ce que vous avez observé, sans étiquette ni jugement, de manière très objective.
Respond : terminez en regardant vers la suite : comment pourrions-nous permettre à cet apprentissage de se poursuivre ? Cela peut être : proposer un nouveau matériel ; laisser l’activité disponible ; revenir sur la découverte avec l’enfant ; lui montrer la photo et lui demander de raconter ; proposer une situation légèrement plus complexe ; mettre en relation deux enfants ayant le même intérêt ; partir d’une question formulée par l’enfant ; simplement lui laisser le temps de poursuivre son exploration.
Ajoutez des traces de cet apprentissage : photos ; phrases prononcées par l’enfant ; dessin ou création de l’enfant ; commentaire d’une personne intervenue dans l’apprentissage ; etc.
Vous retrouverez dans le kit de la rentrée une trame pour vous aider à intégrer des « learning stories » dans le cahier de découvertes de l’année de votre enfant.
